Nerissa et Katherine Bowes-Lyon, les effacées du sang royal

01/01/2026

Il existe, dans les dynasties, des couloirs murés. Des vies que l'on enferme non seulement derrière des portes, mais hors du récit. Nerissa et Katherine Bowes-Lyon appartiennent à cette lignée d'ombres : deux femmes nées du même sang que la couronne britannique, mais condamnées à n'en être que la tache invisible.

Katherine et Nerissa Bowes-Lyon
Katherine et Nerissa Bowes-Lyon

Nerissa naît en 1919. Katherine en 1926. Elles sont les nièces de la reine mère, cousines germaines d'Elizabeth II. Leur crime n'est ni politique ni moral : il est biologique. Elles sont nées avec un lourd handicap intellectuel, dans une époque qui confondait déficience et honte, vulnérabilité et souillure. Dans l'Angleterre aristocratique du XXᵉ siècle, l'eugénisme n'était pas une doctrine marginale, mais une pensée souterraine, polie, silencieuse.

En 1941, la sentence tombe. Nerissa a vingt-deux ans, Katherine quinze. Elles sont internées au Royal Earlswood Hospital, établissement pour « déficients mentaux ». Le mot est clinique ; la réalité est carcérale. Elles y resteront presque toute leur vie. Non pas soignées, mais rangées. Non pas protégées, mais dissimulées.

L’hôpital Royal Earlswood, Redhill
L’hôpital Royal Earlswood, Redhill

Le plus glaçant n'est pas l'internement. C'est le mensonge ! 

Dans les pages glacées de Burke's Peerage, bible de la noblesse britannique, Nerissa est déclarée morte en 1940. Katherine en 1961. Elles sont ainsi effacées administrativement alors qu'elles respirent encore, enfermées, vivantes, oubliées. La mort sur le papier précède la mort réelle. Ce faux décès n'est pas une erreur anodine : il est un acte symbolique d'annulation. Elles n'existent plus pour l'histoire officielle. 

Pendant des décennies, le silence règne. Aucun hommage. Aucune mention publique. Aucune photographie. Aucune parole. Tandis que la monarchie se met en scène comme garante de tradition et de continuité, deux de ses propres filles sont traitées comme des anomalies à dissimuler. La reine mère, pourtant patronne d'associations caritatives pour personnes handicapées, ne brise pas ce silence. La compassion est publique ; l'abandon est privé.

Les infirmières parleront plus tard. Elles diront l'absence de visites, l'absence de cadeaux, l'absence de cartes. Elles diront des femmes regardant la télévision royale, saluant l'écran lors des mariages, reconnaissant confusément les visages qui leur étaient liés par le sang mais pas par l'amour. Tragédie ultime : Nerissa meurt en 1986. Personne de la famille n'assiste à ses funérailles. Sa tombe est marquée d'un simple numéro, comme un rebut administratif. Une cousine de la reine, réduite à un chiffre. 

La pierre tombale originale de Nerissa (en haut à gauche), sa stèle ultérieure (en bas à gauche) et la stèle de Katherine (à droite)
La pierre tombale originale de Nerissa (en haut à gauche), sa stèle ultérieure (en bas à gauche) et la stèle de Katherine (à droite)

Katherine, elle, survivra. Longtemps. Trop longtemps. Elle verra le siècle s'écrouler sans jamais en sortir. Elle quittera l'hôpital seulement lorsqu'il fermera, en 1997. Elle mourra en 2014, après septante ans d'effacement.

On tentera, plus tard, de relativiser. On parlera de contexte. D'époque. D'ignorance médicale. Mais le contexte n'excuse pas le mensonge, et l'époque n'absout pas l'effacement délibéré. Car ce qui est reproché ici n'est pas la maladie, elle n'est une faute, mais la décision consciente de nier des existences pour préserver une image.

Cette histoire n'est pas seulement celle de Nerissa et Katherine. Elle est celle d'une monarchie qui, lorsqu'elle ne peut intégrer la faiblesse, la sacrifie au silence. Une institution qui célèbre la filiation, mais répudie les héritiers imparfaits. Une royauté qui se dit sacrée, mais tremble devant la fragilité humaine.

Nerissa et Katherine ne furent jamais reines. Elles furent mieux que cela : les révélatrices. Les miroirs brisés d'un pouvoir qui préfère la légende à la vérité. Leur vie, murée, accuse encore. Leur silence parle. Et il dit ceci : une couronne qui ne protège pas les plus vulnérables de son propre sang est déjà fissurée.

SWSP