A propos 


Belge d'origine polonaise, je vis à Bruxelles, ville de passages, de murmures et de failles. J'ai été façonné par mes grand-mères, par leurs récits fragmentés, leurs silences chargés de mémoire et cette manière digne de traverser l'existence sans se plaindre. De ma grand-mère maternelle, j'ai hérité d'une sensibilité particulière aux présences invisibles, aux intuitions profondes et à ces signes ténus qui traversent parfois le réel sans jamais vraiment s'expliquer. J'ai grandi bercé par des croyances anciennes, par une spiritualité discrète mais vivante, où le monde visible n'était jamais totalement séparé de ce qui lui échappe.

Les mots, eux aussi, ont toujours fait partie de mon histoire. Ma mère est poétesse et l'écriture a accompagné toute sa vie. Mon père, passionné d'histoire, m'a transmis le goût des récits, des intrigues historiques, des textes anciens et de ces fragments du passé qui racontent le monde et la Pologne. Je pense aussi à mon arrière-grand-père Marian, un homme qui aimait écrire, dont je garde le souvenir d'une très belle écriture et d'une jolie plume. Ces présences ont peut-être semé en moi quelque chose qui, avec le temps, est devenu une évidence.

Il y a peut-être, dans cette filiation, quelque chose qui dépasse les mots eux-mêmes. Une manière de transmettre sans le savoir, de laisser derrière soi des traces qui continuent leur chemin longtemps après nous. J'ai parfois le sentiment que l'écriture ne m'est pas simplement venue ; qu'elle m'attendait quelque part, comme une mémoire ancienne dont je serais devenu, à mon tour, le dépositaire.

J'écris depuis l'âge de treize ans. Très tôt, j'ai appris à regarder avant de parler, à écouter avant d'écrire. Mes premiers poèmes, profondément personnels et souvent autobiographiques, restent aujourd'hui encore secrets. Je les garde comme les traces d'un chemin intérieur, celui d'un adolescent puis d'un homme qui cherchait à mettre des mots sur ce qu'il vivait. Écrire m'a permis d'affronter la vie, de traverser certaines épreuves, de donner une forme à ce qui, autrement, serait peut-être demeuré silencieux. Et parfois, simplement, de ne pas sombrer.

Je suis poète avant tout. La poésie n'a jamais été pour moi un exercice ni un simple refuge esthétique, mais une manière d'habiter le monde, d'en éprouver les tensions et d'en percevoir ce qui affleure derrière les êtres et les choses. Ce que j'écris prend souvent racine dans le vécu, non pour l'exposer, mais pour faire apparaître les blessures et la beauté discrète qui se glisse au cœur de l'ordinaire. La poésie m'a appris la lenteur, le poids du mot juste, et cette intuition que le silence peut parfois contenir davantage que de longs discours.

Cette même attention s'est naturellement déplacée vers l'image. Je me tiens à distance, en observateur sensible, attentif aux détails, aux gestes infimes et aux vies anonymes qui se croisent sans se voir. Je photographie en noir et blanc, par goût de l'épure et de la vérité nue.

Mes images captent la vie de la rue, ses instants fugitifs, ses présences anonymes, ces gestes et ces regards qui passent souvent inaperçus. Je cherche ce qui échappe au regard pressé : une lumière sur un mur, le pli d'un manteau, une silhouette qui disparaît au coin d'une rue. Rien n'est fabriqué, rien n'est mis en scène. Seulement la matière, la lumière et la vie telle qu'elle se présente, brute et poétique à la fois. Chaque photographie devient ainsi un instant suspendu, un fragment où peuvent se révéler la vulnérabilité et la beauté silencieuse des êtres.

Cette démarche en noir et blanc s'inscrit dans le sillage de Danuta Rago (1934-2000), photographe polonaise dont le regard discret et attentif sur le quotidien m'a profondément marqué. Son travail m'a appris, à sa manière, à regarder les choses simples avec davantage d'attention, à chercher dans une ombre, une lumière ou un geste ordinaire ce que les mots seuls peinent parfois à dire.

Je pratique également la photographie couleur, tournée vers d'autres espaces de contemplation : les paysages, la nature, la mer et les animaux. J'y cherche la lumière, les nuances et les présences silencieuses du monde vivant. Là encore, il ne s'agit ni de démontrer ni de posséder, mais simplement de témoigner d'un émerveillement face à la beauté simple et sauvage qui nous entoure.

Entre les mots et les images, je construis une bulle. Un espace de retrait, mais aussi de lucidité, où la sensibilité peut être assumée comme une force tranquille. Un lieu où se rencontrent mémoire, intuition, fragments de vies et silences habités. Un espace pour celles et ceux qui savent que tout ne se dit pas, que le silence parle parfois, et que la beauté se glisse souvent là où on ne la cherche pas.