Bruxelles

29/06/2026

Bruxelles

Bruxelles est une ville qui meurt debout. Voilà longtemps que je la regarde mourir. Il ne reste d'elle qu'un souffle glacé errant entre des pierres qui ne croient plus au matin. Une fatigue ancienne s'est déposée sur ses rues comme une cendre éternelle, et chaque aurore ressemble à celle de la veille, comme si le temps lui-même s'était lassé d'avancer. La pluie paraît sale lorsqu'elle tombe sur cette cité abandonnée des hommes et, qui sait, peut-être déjà de Dieu. Je la traverse souvent avec le cœur serré. Elle est devenue étrangère à elle-même, comme un être qui cherche son propre visage sans jamais le retrouver.

Les trottoirs portent leurs pauvres reliques : des sacs blancs, bleus et roses, rangés comme les linceuls dérisoires d'un royaume qui n'a même plus la force d'enterrer sa honte. Le vent les ouvre, les disperse, les pousse contre les portes ; ils s'éventrent, répandent leur misère, et personne ne s'en étonne plus. Les regards glissent sur eux avec cette lassitude qui précède les grandes ruines. J'y vois, moi, les cendres d'une civilisation qui ne croit plus en elle-même.

Les herbes folles montent le long des façades, entourent les lampadaires, glissent entre les pavés avec la patience des tombeaux. Elles avancent sans bruit, sans colère. Elles savent que le temps est leur allié. Les hommes ont renoncé avant elles. Un jour, il ne restera peut-être plus que leur silence.

Les maisons sont devenues des visages sans âme. Leurs fenêtres ressemblent à des yeux morts. Les murs portent les rides d'une vieillesse que plus personne ne regarde. Les monuments eux-mêmes ont perdu leur majesté. Je les vois comme de vieux géants condamnés à assister, immobiles, à la décomposition de leur propre royaume. Ils n'inspirent plus le respect mais seulement une immense pitié.

Puis vient la Gare du Midi. Quel nom étrange, quel nom presque cruel. On y attendrait la lumière... on n'y rencontre qu'une plaie ouverte. On y respire la poussière, les détritus, la lassitude, l'abandon. Les murs semblent retenir toutes les odeurs d'une cité qui ne se lave plus. Chaque quai paraît conduire non vers un ailleurs, mais vers une solitude plus profonde encore. J'en ressors toujours avec le sentiment d'avoir traversé non une gare, mais le vestibule d'un monde qui s'éteint.

Dans ces rues marchent des êtres qui ne regardent plus le ciel. Beaucoup vivent parmi les déchets comme si la saleté était devenue l'ordre naturel des choses. D'autres rient de Bruxelles avec cette cruauté que l'on réserve aux vieilles mères dont on a honte. Ils se moquent des places, des arbres, des pierres. Il n'y a plus d'amour... seulement l'habitude. Et l'habitude est parfois plus triste que la haine.

Au-dessus de cette lente décomposition règne une étrange immobilité. Les palais demeurent éclairés tandis que les rues s'éteignent. Les promesses tombent les unes après les autres comme des feuilles mortes que personne ne ramasse. Les intrigues prospèrent dans les couloirs du pouvoir ; elles s'y accrochent comme les moisissures à une vieille demeure fermée depuis trop longtemps. Les intérêts particuliers étouffent le bien commun, et l'inaction finit par ressembler à une loi. Le Roi demeure dans son silence, silhouette lointaine derrière les grilles. Je voudrais croire qu'il entend encore battre le cœur de cette capitale. Mais le silence est plus fort que les cloches.

Le Parc Royal lui-même porte un deuil que nul ne veut nommer. On dit qu'il coûta tant d'efforts et tant d'argent ; pourtant ses allées respirent déjà l'abandon. Les feuilles mortes se mêlent aux détritus, les vieux bancs attendent des promeneurs qui n'osent plus s'y asseoir, et les arbres lèvent leurs branches comme de pauvres suppliants vers un ciel fermé. Tout y parle d'une beauté perdue avant même d'avoir été sauvée.

Lorsque la nuit descend, Bruxelles cesse d'être une ville ; elle devient une inquiétude. Les ombres s'étendent comme une eau noire entre les rues désertes. Les pas se hâtent. Les regards se détournent. Chacun emporte avec lui une peur silencieuse. L'insécurité n'est plus un accident ; elle habite les lieux comme le brouillard habite les marais.

Alors je regarde cette capitale aux façades grises, aux places désertées, aux statues couvertes de la poussière du temps. J'ai parfois l'impression d'être le dernier à lui parler. Les autres passent sans la voir, comme on passe devant une tombe dont le nom s'est effacé. Bruxelles n'est plus seulement une ville oubliée ; elle est une âme qui se retire, une cloche qui sonne dans une église vide, un royaume qui se dissout lentement dans la boue et les cendres, sous le regard distrait des puissants et le silence obstiné du ciel. Et pourtant, malgré tout, je ne puis détourner les yeux d'elle. On n'abandonne pas ce que l'on a aimé. On en porte le deuil.

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