Quitter Bruxelles
Quitter Bruxelles

Je quitterai Bruxelles avant qu'il ne soit tard,
Avant que sa tristesse n'entre au fond de mon âme ;
Je cherche encore en vain son ancien doux regard,
Et je ne retrouve plus que l'ombre de sa flamme.
Je me souviens encor de ses paisibles soirs,
Des cloches qui montaient dans la brume légère ;
La pluie faisait briller les vieux pavés si noirs,
Et la ville semblait moins triste et moins étrangère.
Les poubelles, les déchets ont terni ses couleurs ;
La crasse des chemins monte jusqu'aux fenêtres ;
Et je crois voir parfois, sous ces nouveaux malheurs,
Une ancienne beauté qui n'ose plus paraître.
Aujourd'hui tout se tait, tout paraît se faner ;
Les herbes vont poussant sur les pierres usées ;
On voit les vieux quartiers lentement s'abandonner,
Comme un jardin désert aux portes mal fermées.
Une obscure inquiétude habite chaque rue ;
Le soir tombe plus vite et pèse sur les cœurs ;
Et l'on marche parfois comme en terre inconnue,
Au milieu du silence et des vagues frayeurs.
Tout y parle d'oubli, de fatigue et de fin ;
L'air a le goût du froid, de la pluie et des cendres ;
On dirait qu'une main s'acharne, soir et matin,
À défaire en secret ce qu'on espérait défendre.
Je partirai pourtant avec un long regret ;
Car je l'aimais jadis comme on aime une amie.
Je laisse derrière moi son douloureux secret :
Une ville qui meurt sans bruit et sans patrie.
